Les phares dans le rétroviseur
Les anciens racontent qu’il existait un biker dont personne ne se souvenait vraiment du nom.
Certains disaient qu’il roulait sur une vieille Harley noire.
D’autres affirmaient que sa moto avait déjà changé plusieurs fois de couleur.
Les années avaient effacé les détails.
Mais une chose revenait toujours dans les récits.
À chaque sortie, il regardait plus souvent dans ses rétroviseurs que devant lui.
Les jeunes ne comprenaient pas.
L’un d’eux finit par lui demander :
— Tu cherches quelque chose derrière toi ?
Le vieux biker sourit.
— Non… je vérifie simplement que personne ne manque.
Le jeune haussa les épaules.
Pour lui, ouvrir la route signifiait rouler vite.
Être devant.
Montrer le chemin.
Le vieil homme, lui, pensait autrement.
Pendant des années, il avait appris que le premier de la colonne n’était pas celui qui arrivait le plus vite.
C’était celui qui arrivait avec tout le monde.
Alors, à chaque virage…
À chaque carrefour…
À chaque rond-point…
Ses yeux retournaient vers les rétroviseurs.
Il cherchait les phares.
Un…
Deux…
Trois…
Quatre…
Cinq…
Lorsque toutes les lumières étaient là, il repartait.
Un jour, sous une pluie battante, un jeune motard s’arrêta sur le bas-côté.
Une panne.
Le groupe continua quelques centaines de mètres avant de disparaître derrière une courbe.
Le jeune pensa qu’il allait devoir se débrouiller seul.
Quelques secondes plus tard, il aperçut une lumière revenir dans son rétroviseur.
Puis une deuxième.
Puis une troisième.
Finalement, toutes les motos étaient revenues.
Personne ne lui demanda combien de temps cela prendrait.
Personne ne lui reprocha d’avoir ralenti le groupe.
Les moteurs furent coupés.
Les outils sortirent des sacoches.
Certains cherchèrent la panne.
D’autres préparèrent du café.
Ils repartirent une heure plus tard.
Comme si rien ne s’était passé.
Le soir, autour de la table, le jeune demanda au vieux biker :
— Pourquoi tout le monde est revenu ?
Le vieil homme le regarda avec étonnement.
Comme si la réponse était évidente.
— Parce que nous ne comptons pas les kilomètres…
Nous comptons les frères.
Les années passèrent.
Le vieux biker cessa un jour de prendre la tête des balades.
Puis il ne roula plus aussi souvent.
Et un matin, il ne vint plus du tout.
Pourtant, ceux qui avaient roulé avec lui gardèrent une étrange habitude.
Sans même y penser, ils jetaient régulièrement un regard dans leurs rétroviseurs.
Pas pour admirer leur moto.
Pas pour vérifier la circulation.
Mais pour compter les phares.
Un…
Deux…
Trois…
Quatre…
Tous là.
Alors seulement, ils continuaient leur route.
Aujourd’hui encore, certains disent que lorsqu’un groupe roule en parfaite harmonie, ce n’est pas uniquement grâce à celui qui ouvre la route.
C’est parce que quelqu’un, quelque part, continue de regarder derrière lui.
Un convoi n’est pas guidé par la première moto. Il est guidé par le dernier phare qui refuse de s’éteindre.

