Le silence avant le départ
Il existe un moment que beaucoup de gens ne remarquent jamais.
Il dure quelques secondes.
Parfois une minute.
Parfois un peu plus.
Pour moi, c’est souvent le plus beau moment d’une journée de route.
Tout est prêt.
Les sacoches sont fermées.
Le plein est fait.
Les gants attendent sur la selle.
Le casque est encore posé sur le guidon.
Le moteur est silencieux.
Le monde aussi.
À cet instant, rien n’a encore commencé.
La journée pourrait nous offrir des paysages magnifiques.
Une pluie interminable.
Une panne.
Une rencontre inattendue.
Ou simplement des kilomètres de bonheur.
Personne ne le sait.
Et c’est précisément ce qui rend ce moment si précieux.
J’aime rester quelques instants immobile.
Regarder la moto.
Respirer profondément.
Écouter le silence.
Il ne ressemble à aucun autre.
Ce n’est pas le silence de la nuit.
Ni celui d’une maison vide.
C’est un silence rempli de promesses.
Il contient déjà les virages.
Les cafés partagés.
Les éclats de rire.
Les arrêts improvisés.
Les conversations que nous n’avons pas encore eues.
Il contient même les souvenirs qui n’existent pas encore.
Puis arrivent les autres.
On entend une moto au loin.
Puis une deuxième.
Les salutations sont simples.
Un sourire.
Une poignée de main.
Un café rapidement avalé.
Personne ne parle très fort.
Comme si chacun respectait encore ce calme fragile.
Puis vient le moment.
Le casque se referme.
Les gants trouvent naturellement leur place.
La clé tourne.
Le moteur s’éveille.
Le silence disparaît.
Mais il ne me manque jamais.
Parce que je sais qu’il reviendra.
Avant chaque nouvelle route.
Avec les années, j’ai compris que ce silence était un privilège.
Il me rappelle que je suis libre de partir.
Que j’ai encore des routes à découvrir.
Des amis à retrouver.
Des souvenirs à construire.
Nous parlons souvent du départ.
De la destination.
Du voyage.
Mais rarement de ces quelques instants où tout est encore immobile.
Pourtant, c’est là que naît chaque aventure.
Pas lorsque la roue commence à tourner.
Mais lorsque le cœur comprend qu’il est enfin temps de partir.
Aujourd’hui encore, avant chaque sortie, je prends quelques secondes.
Je ne regarde pas la météo.
Je ne pense pas aux kilomètres.
Je profite simplement de ce silence.
Parce que je sais qu’un jour viendra où je donnerais beaucoup pour pouvoir le vivre une dernière fois.
Depuis, je ne le laisse plus jamais passer sans le savourer.
Le premier kilomètre commence toujours dans le silence.

